Chapitre 1/ Paul presque neuf
La chambre de Paulette est située au grenier. Dès la nuit tombée, le phare de l’île d’Ephème éclaire les murs. Au fond de son lit, à travers une lucarne, elle observe ses passages réguliers et écoute les derniers bruits de la maison. Le temps s’arrête et le silence se met à parler.
- Chut ! Tais-toi ! Lui dit-elle en mettant son doigt contre sa bouche.
Demain matin c’est un grand jour, elle se lève tôt. Très tôt. Paulette est impatiente mais pour l’instant elle doit dormir. La lumière du phare continue sa course circulaire et dessine sur le plafond du grenier, un rond qui ressemble étrangement à un gruyère. Paulette s’empresse d’en prendre un bout et de retourner au chaud dans sa couverture bleue ciel. Il faut qu’elle dorme. Chut !
- Capitaine, j’ai trouvé cette bouteille dans le filet.
- Balance-moi ça, Moussaillon.
Encore un message d’une âme en peine, un vulgaire message d’un individu perdu sur une île inconnue. Les îles j’en ai connu deux, Moussaillon. Deux de trop. La première, celle du Pirate Hector La Schnouille. Elle m’a volé mon œil et ma petite enfance. La seconde, l’île des drôles d’adultes, j’étais soldat et je peux te dire qu’elle ne m’a pas fait rire du tout.
- Que s’est-il passé, Capitaine ?
- D’abord quel est ton prénom demie portion ?
- Paulette, mes parents m’appellent Paul et bien que cela m’embête je n’ai pas le choix. Je suis une fille tout de même.
- Moussaillon … Tu n’es pas une fille mais une fillette
- J’ai huit ans et demi, et neuf en août prochain, je suis une fille.
- Je pensais que tu avais cent trente ans ?
- Capitaine ! Soyez gentil ou je quitte le navire.
- Arrêtons cette conversation. Ou sommes nous ? Je n’ai plus de carte.
- Capitaine, les étoiles nous indiquent la route, regardez !
- Cesse de plaisanter ! Et jette moi cette bouteille par-dessus bord !
- Mais c’est vrai !
Les rayons du soleil qui rentrent par la lucarne éclairent le visage de Paulette. Il fait un temps magnifique et les oiseaux chantent une mélodie en guise de réveil. La tête encore plein de rêve, les yeux à moitié ouverts, la couverture bleue ciel en boule au fond du lit, Paulette a eu un sommeil agité cette nuit. Elle se réveille tout doucement, elle glisse le long de son matelas et enfile ses pantoufles. C’est qu’il fait froid dans sa maison et le grenier est dépourvu de chauffage alors Paulette descend vite dans la salle à manger qui se trouve au première étage de la maison.
- Comment vas-tu Paul ? Bien dormie ?
- Oui Maman. Très bien Maman. Dis moi, c’est aujourd’hui ?
- C’est aujourd’hui quoi ?
- La sortie ! On part quand ? Je veux voir Puck.
- Calme toi Paul ! Ton père n’est pas encore réveillé et je crois qu’il est parti pour dormir toute la matinée.
- Mais je pensais que …
- Paul ! N’insiste pas, nous le verrons un autre jour. Et s’il te plaît, retourne dans ta chambre et habille toi, tu vas attraper froid.
- Oui d’accord
- Je t’aime ma chérie, tu m’aimes ?
- Non
- D’accord
Ce n’est pas facile pour les filles d’être déçues et encore moins pour les fillettes. On s’imagine qu’avec le temps la douleur diminue, qu’elle s’efface, que le jour d’après la déception se sera transformée en mauvaise passe. Paulette à mis son beau pantalon jaune aujourd’hui et le pull rouge que sa fausse grand-mère lui a tricoté. Elle n’a jamais eu de vraie grand-mère, la sienne étant morte durant la seconde guerre mondiale après avoir été fusillée par les soldats allemands pour acte de résistance. Paulette ne l’a jamais connu. La seule grand-mère qu’elle puisse serrer dans ses bras, c’est Lucie. Une brave femme, une bretonne de souche. Aussi dur de corps que d’esprit. Paulette l’aime bien et il arrive qu’elle aille chez elle pour dessiner. Lucie a un grand jardin parsemé de tulipe et de coquelicot. Un arbre, un chien et des oiseaux. Quand la fillette dessine, Lucie est heureuse et s’installe souvent dans un fauteuil à bascule qu’elle place dehors devant son jardin. Elle regarde Paulette jouer avec les couleurs, elle trouve que les enfants devraient tous avoir une palette de couleurs. C’est si adorable un enfant qui dessine.
- Que dessines tu Paulette ?
- Un bateau … Un vaisseau pirate !
- Et ce bateau peut-il voler ?
- Non ! C’est un bateau pour rejoindre Puck
- As-tu pensé à dessiner une ancre ?
- Non, un bateau pirate n’en a pas besoin. Il faut juste aborder à l’aide des cordes. Et puis pour retrouver Puck je n’ai pas besoin d’ancre. Je me hisse en haut du mat, je me tiens en équilibre en haut des voiles et je saute.
- Tu sautes ? Dessine vite de l’eau pour amortir ta chute !
- C’est un phare qu’il me faut ! Pas la mer ni l’océan. Puck habites dans le phare de l’île d’Ephème, je devais le voir aujourd’hui mais papa dormait.
- Puck ne disparaîtra pas. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain …
- Pourquoi vous les adultes, vous êtes aussi patient. Je veux voir Puck ! Je veux jouer avec lui et rigoler. Grand-mère, n’as-tu jamais eu envie de t’amuser petite avec un garçon ? N’as-tu jamais eu l’occasion de découvrir une personne qui compte énormément pour toi ?
- Bien sûr que si ma petite Paulette. Autrefois, je naviguais avec mon voilier. J’emmenais mon arbre, mon chien, mes oiseaux et je partais me réfugier sur une île. Attention ! Des pirates à bâbord ! A tribord des soldats !. Que faire ? Heureusement que mon imagination était assez grande pour faire apparaître le grand Capitaine. Il mesurait quatre mètres dix et pesait cent dix huit kilos. Ce grand gaillard n’avait pourtant que quinze ans. Le même âge que moi à l’époque. Il se fait tard Paulette, tu devrais rentrer ?
- Oui, mais demain, pourras-tu me raconter la suite ?
- Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain … Allez file, va rejoindre tes parents et n’oubli pas de faire fonctionner ton imagination.
- Oui d’accord. Je t’aime Mamie Lucie. Tu m’aimes ?
- Oui.
- D’accord
Paulette de retour chez elle avec milles couleurs dans la tête, un dessin d’un vaisseau pirate qui ne vole pas, un champ de coquelicots et de tulipes où se dresse un grand phare. Elle n’est plus sur Terre, elle passe le seuil de la porte sans se soucier si celle-ci est ouverte. Elle monte l’escalier de façon irrégulière, une marche puis deux, puis une, puis trois et arrive en haut. Paulette quitte son Pull rouge et commence alors une valse à trois temps avec ses crayons de couleurs. Un deux trois ! Un deux trois ! Un deux trois ! Les murs deviennent bleus, puis verts, et au fur et à mesure qu’elle avance, son imagination grandit. Son vaisseau pirate navigue entre les flots des murs bleus et les champs de fleurs des murs rouges et verts. Elle grimpe au mat du navire qui n’est autre que le pied de son lit et plonge dans sa couverture bleue ciel. Il fait bon. L’océan est calme aujourd’hui. Paulette allongée sur son lit le corps tout entier enroulé dans la couverture, rêve.
- Puck, emmène moi …
- Paul ! Tu es là.
- Je m’appelle Paulette, Maman ! Je suis une grande fille !
- Paul !
- Je ne suis plus une fillette ! J’apprend à être patient !
- Paulette !
- J’ai grandis … Maman, tu pleures ?
- Tu es grande Paulette. Je t’aime Paulette. Tu m’aimes ?
- Oui Maman. Je t’aime
- Ton père est mort.